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                                                                        A Monica,

L'été a mis la lèvre au sein nu de la terre,
Y laissant la marque rougie d'un coquelicot.
Comme un baillement de feu, il sortit de l'herbe,
Et, d'une bouffée, le vent le fit jaillir en flamme.

La gueule ardente, rouge comme celle d'un lion, il but
Le sang du soleil, qui s'abîmait, égorgé ;
Et il trempa sa coupe dans l'embrasement empourpré
Cependant que le vin coulait à la fontaine d'Orient.

Si bien qu'il s'engourdit de cette ardeur béate
et s'échauffa comme l'est un gitan fourbu
Et s'assoupit en sauvageries somnolentes,
la bouche grande ouverte pour un baiser torride.

Un homme et une enfant s'en allaient côte à côte,
Cheminant à l'orée du soir ;
Mais entre leurs deux mains unies
Il y avait, insensibles, vingt années flétries.

Elle se tourna, dans la déroute de ses noirs cheveux
Du Midi, elle vit ce gitan endormi,
Le saisit, le cueillit d'un geste vif d'enfant fantasque,
Et le lui donna, disant "Garde-le, toute ta vie !"

Et son sourire, comme les nymphes de leur lac lustral,
Sortit tremblant d'un bain de larmes ;
Et la joie, mouette solitaire bercée par la mer,
Ballotait sur la houle de son cœur troublé.

Car il voyait, ce qu'elle ne voyait pas,
Que la fleur, comme enflammée par sa propre ferveur,
Se repliait, fanée dans son ardeur,

Et soudain, entre leurs deux mains unies,
Il sentit les vingt années flétries,
Non plus la fleur, mais vingt années fanées.

"Jamais il n'y eut, avant cette heure, semblable chose",
Dit-il tout bas à son cœur ; "la fleur
De sommeil m'apporte l'éveil,
La fleur d'oubli, souvenir."

"Jamais cette chose n'advint", dit-il,
"Et pourtant mes pieds sont rouges du sang des coquelicots !"
Et derechef, à son propre cœur, très bas :
"O mon enfant ! J'aime, car j'aime en connaissant ;

"Mais toi, qui aimes sans connaître
Les diverses chambres au château de l'Amour,
D'où certains s'en vont tôt, ou bien peu demeurent longtemps
En combien d'accents différents la foule entend-elle
Sa grande voix Pentecostale ;

"Toi qui ne distingues point l'amour de l'amitié,
Ni moi-même de ce qu'on dit de moi ;

C'est le beau don qui convient, ce me semble, celui-ci
Que tu me donnes n- cette fleur de rêves, se flétrissant.

"O franchement inconstante, inconstamment fidèle,
Sais-tu bien ce que les jours feront de toi ?
De toi, de ton amour, ce que feront les jours.
O franchement inconstante, inconstamment fidèle ?

"Tu m'as aimé ma Belle, pendant trois vies, pendant trois jours,
Cela passera, comme passera mon visage.
Mais au lieu où je vais, ton visage m'accompagne,
Pour voir si je te serai fidèle.

"Je ne suis, douce enfant, que ton amant d'adoption,
Sachant bien qu'après quelques années passées,
Tu disparaîtras, t'en allant de moi vers un autre,
Je le sais pourtant, et je t'aime, comme une mère d'adoption.

"Ainsi franchement inconstante, inconstamment fidèle,
Je reçois de ta main pour la courte durée de ma vie,
Ce gage qui me convient si bien, dirait-on,
Cette fleur de rêves se flétrissant."

.. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. .

La fleur de sommeil, dans le froment, hoche la tête,
Lourde de rêves, comme il est lourd de pain ;
Le bon grain et le dormeur rougi de soleil
Le faucheur les fauchera, et le Temps est ce faucheur.

Parmi les hommes je porte ma tête inutile,
Et mon fruit est de rêves comme le leur est de pain :
Ces braves hommes et ce dormeur gourd de soleil,
Le Temps les fauchera, mais après le faucheur,
Le monde glanera de moi, de moi, ce dormeur !

Mon amour, mon aimée, ta fleur de rêve flétri
Est en sûreté aux rimes de ces pages, ce me semble,
Abritée, protégée en ce recoin de rimes
Contre ce faucheur, l'homme, et celui qui lr fauche, le Temps.

Mon amour ! Je tomberai, moi, dans les griffes du Temps :
Mais il restera parmi les feuilles de ces rimes
Tout ce que le monde estimera de moi,
Mes rêves flétris, mes rêves flétris.

Francis Thompson (traduction Pierre Danchin)

 

Tag(s) : #Francis Thompson, #Dans mon grenier

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