Lundi 18 janvier 2010
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19:50
Par Loran
à Yvette
Godard...
J'exerce une profession peu commune qui m'offre 3 fois par semaines 11 heures consécutives de nuit de
veille en haut d'une tour de verre... Sur mes écrans pas d'avions, de trains ou de navires... juste des hommes, des femmes ou des enfants... Des humains en détresse.
Vous avez mal aux dents et ne trouvez pas de dentiste à 02h00 du matin ?
Votre chienne est en train de mettre bas et vous ne savez pas vous y prendre ?
Votre femme vous trompe ?
Vous venez de vous tirer une balle dans la tête et vous avez des regrets ?
On est en train de braquer la banque qui se trouve de l'autre côté de la rue ?
Vous avez découvert un cadavre sans tête dans votre jardin ?
Vous êtes un dangereux psychotique et vous avez oublié votre traitement ?
Vous voulez être ministre des affaires étrangères ?
Votre conjoint vous fait subir des violences conjugales ?
Vous voulez parler à quelqu'un juste avant de vous suicider ?
Votre petit ami vous à quitté et vous avez envie d'en parler ?
Vous êtes aux toilettes d'une bijouterie et vous assistez en direct à une prise d'otages. ?
Votre voisin est un dangereux terroriste ?
Votre mari vient de jeter sa belle mère du haut de la falaise ?
Vous venez d'étrangler vos deux enfants ?
Vous êtes complètement schyzo ou parano ?
Vous cherchez la définition d'un mot et n'avez pas de dictionnaire ?
Alors, faites comme eux, composez le 17 ou le 112, je suis celui qu'il vous faut.........
Qui ne connait pas la voix rauque de Macha Béranger qui pendant 29 années sur France Inter, sans discontinuer, à répondu aux psychoses des noctambules insomniaques ? Et bien vous y ètes...
certaines nuits, Macha c'est moi... Mais une Macha militaire, qui vous envoie les flics, ou les pompiers ou les pompes funèbres et parfois les trois ensembles... Je suis le confesseur, le
confident, le consolateur, l'accoucheur... Je suis le con de service, le défouloir d'épaves imbibées, une voix, une oreille dans la profondeur de la nuit funeste d'une société à la dérive...
Ce soir j'ai une pensée pour Yvette qui me téléphonait toutes mes nuits de veille entre 03h00 et 05h00 du matin... Yvette dont je ne connais que la voix, cette voix qui me revient de temps en
temps, sans amertume, sans reproches... Yvette avait fait la guerre, grande résistante... Yvette était vieille et si loin de ses enfants... Yvette était insomniaque... Yvette avait besoin de me
raconter sa vie entre 3 et 5 et savait s'effacer quand l'actualité, quand l'évènement l'exigeait... Yvette, 78 ans, avait bon pied bon oeil et toute sa tête... Nous avons passé des heures à
philosopher, à politiser, à poétiser sur l'enregistreur de conversations...
Puis un jour, un "décideur" est allé la voir, elle et sa légion d'honneur, pour la prier de ne plus utiliser le numéro d'urgences pour raconter sa vie... Alors Yvette, disciplinée nous à adressé
une jolie lettre de remerciements pour ces heures passées au téléphone, elle nous a offert un bouquin sur le jargon des métiers avec une jolie dédicace à ses poètes de la nuit. Puis, n'ayant plus
personne à qui parler de ses nuits blanches, elle est allée raconter sa vie une dernière fois, mais aux poissons, après s'être envolée du pont qui enjambe le fleuve.... Paix à son âme...
Loran
Publié dans : Poétique 2
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C'est triste qu'un décideur sans âme aie choisi de la priver de cette si précieuse écoute...
c'est triste...et pourtant, la solitude est présente partout autour de nous...
ce qu'elle vous a raconté, pourquoi ne pas l'écrire...toute vie mérite l'attention...
je suis triste...mon second prénom est Yvette...
à bientôt...et gardez précieusement votre don d'écoute, il est hautement précieux !!
Je te souhaite un bon mercredi, et à très bientôt
c'est triste pour cette dame, mais je dirai encore plus pour l'imbécile de décideur, qui n'a rien compris à ses appels......
bon aprèm
bisous
bises
Votre texte m'a arraché des larmes mais aussi des larmes de bonheur à la pensée de savoir que vous avez, au crépuscule de sa vie, offert à cette dame âgée de longs moments de réconfort et peut-être plus de bonheur qu'elle n'en avait jamais eu, et pour tout cela je salue la grandeur de votre coeur...
Malgré son envol, elle est encore vivante au travers de vos mots et de votre coeur...
Ce qui est surtout regrettable c'est que la société ne sait pas appréhender ces situations correctement.
Cette histoire touchante et, malheureusement, certainement pas isolée, démontre le manque de transversalité entre les différents acteurs publics de la justice, de solidarité et de la santé.
Bien entendu, il n'était pas forcément de votre responsabilité d'accueillir ces appels et de prendre en charge le soutien psychologique nécessaire; mais là ou à mon sens il y a carence, c'est que le système actuel ne prévoit pas les passerelles nécessaires pour assurer de manière systématique et organisé, un suivi de ces personnes : faire en sorte qu'en tant que service public vous puissiez avoir une liste de contacts de vos collègues à la solidarité, ou dans le milieu associatif pour rendre visite à ces personnes, leur donner un contact téléphonique, les encourager à rencontrer d'autres soutiens même médicaux.
Merci encore pour cette expérience partagée, qui, plus que l'émotion, doit servir. A ce titre, elle devrait être diffusée très largement pour déclencher un changement au bénéfice de tous ceux que l'on peut encore sauver.