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    Un million de fois il s'était assis devant son cahier neuf, fermant les yeux pour bien se souvenir avant l'écriture. Surtout ne rien oublier, ne rien omettre, tout écrire, tout... Les yeux clos, le menton posé sur ses poings, les coudes plantés sur la table, il avait passé des heures entières à revoir chaque séquence, chaque plan. De cette histoire qu'il ressassait jusqu'à l'écœurement, il connaissait chaque bruit, chaque mot, chaque odeur... Elle était dans sa peau, dans son corps, elle emplissait sa tête... Un million de fois pourtant, il avait refermé son cahier sans rien écrire, pas une phrase, pas un mot, comme si la seule évocation mainte fois répétée avait suffit à imprégner ces pages, gardiennes muettes d'un indicible secret. La seule intention d'écrire le libérait pour quelques jours, quelques semaines, peut être...

Puis, un matin, de nouveau c'était la torture du besoin d'exprimer et la nécessité de taire.

    Vingt cinq ans plus tôt, un soir de désinhibition, il avait rencontré celle qui le sauverait de ses fantômes et qui deviendrait sa femme... Vingt cinq années durant lesquelles il avait cru oublier à jamais grâce à elle. Pourtant, depuis quelque temps déjà, son passé le rattrape sans qu'il puisse comprendre pourquoi les fantômes ressurgissent. Il avait bien tenté, devant se glace, de se faire croire à la banalité de son histoire mais certaines blessures de l'âme ne se referment pas.

    Il s'était mis à parler très tôt, et outre le fait qu'il fut un enfant très éveillé, il était doué d'une extrême réceptivité. Il percevait les émotions de son entourage aux seules intonations des voix qu'il entendait. C'est peut être pour cela qu'à trois ans déjà il avait choisi de vivre dans son propre monde, un monde à lui avec de grandes fenêtres ouvertes sur celui des adultes, des fenêtres qu'il pouvait fermer en cas de tempête... De ses premières années d'innocence, de quasi insouciance, il garde un souvenir heureux. Bonheur éphémère pourtant car la vie allait lui imposer une épreuve en plusieurs actes dont le premier se jouerait l'année de ses sept ans...

    Une image dans sa tête, comme une photo d'Hamilton... Trois enfants sur fond de ciel bleu, poussant leurs bicyclettes dans un chemin sablonneux dans un champ de coquelicots. C'est là que le plus grand des trois, un vieux de quinze ans qui fumait comme un crapaud, les avait initié, lui et son cousin, sous le sceau terrible du secret, au plaisir solitaire...

    Lui qui croyait encore que les enfants naissent dans les choux et n'avait jamais entendu prononcer le mot sexe, eut en même temps une révélation terrible et un cadeau merveilleux. Le manque affectif et la griserie des sens qui lui mettait les larmes aux yeux au moment de la jouissance firent le reste. Très vite cette activité s'imposa comme réconfort puis devint quotidienne et même davantage. Mais toute médaille a son revers. Il avait un père autoritaire qui le terrifiait parfois et il n'osait imaginer ce qu'il adviendrait de lui le jour où son secret serait découvert. Très tôt il fut envahi par un incroyable sentiment de culpabilité, puis submergé par la honte... Ses grandes fenêtres ouvertes sur le monde des adultes, il les referma puis il ajouta des barreaux et des volets intérieurs. Son monde enchanté devint une prison dont il ne franchissait les murs que pour jouer avec ses camarades.



    Lorsqu'arriva l'été suivant c'est avec bonheur qu'il s'en alla retrouver la douceur de ses grands parents et ses escapades folles dans la campagne environnante. Là-bas il retrouvait le gout de vivre et l'insouciance de son âge. Là-bas se dissipaient les murs de sa prison.

    Un dimanche, alors qu'ils étaient venus passer la journée en famille, ses parents lui annoncèrent que le soir même il devait partir une semaine chez ses autres grands parents qui le réclamaient. S'il avait eu le choix il aurait sans doute refusé. Ces gens étaient très gentils mais il les connaissait peu et s'y sentait mal à l'aise. Cependant, chose rare à cette époque, ils avaient un téléviseur et l'argument lui fit accepter sans trop de peine ce changement de programme. On l'installa dans une chambre qu'il partagerait avec son oncle qui n'était autre que son initiateur de l'année précédente... Il dormait sur un lit de camps confortable disposé en face de celui de Vincent, cet oncle âgé de 16 ans.

    Le premier matin alors qu’un rayon de soleil venait de le réveiller il entendit Vincent qui l'appelait. Est-ce que tu dors ? Non répondit-il. Approche toi, j'ai quelque chose à te montrer lui dit Vincent... Il se leva, vêtu du son pyjama et s'approcha du lit de celui qu'il considérait comme un adulte. Vincent était à demi assis dans son lit, le dos calé par son oreiller.

Tu te souviens de ce que je t'ai appris l'année dernière ? fit-il en pointant son doigt vers le sexe de l'enfant. Michel fit signe que oui.
Et tu le fais souvent ? De nouveau Michel hocha la tête.
Alors montre-moi dit Vincent, que je sache si tu le fais bien... Michel hésita mais l'autre insistait. Lentement il baissa son pantalon et commença à se caresser... Vincent le regarda un moment tout en lui rappelant la nécessité de ne jamais en parler puis il repoussa le drap qui le couvrait à demi. Michel n'en croyait pas ses yeux... La taille de ce qu'exhibait l'adolescent était incroyable et Michel eu un moment de panique... Vas-y, touche-le ! Non fit-il de la tête. Touche-le ! N’ait pas peur répéta l'autre. Non dit Michel. Tu veux que je dise à ton père ce que tu fais avec le tien ? Touche-le et je ne dirai rien...

    Michel apeuré avança la main doucement vers cette chose énorme, l'autre lui prit le poignet et lui fit toucher le monstre, il l'obligea à le caresser des deux mains, puis il lui fit passer à plusieurs reprises entre ses cuisses serrées, puis... Ouvre la bouche lui dit-il, plus fort... Dans la petite bouche de l'enfant il ne réussit pas à entrer la totalité de son gland mais il donna des directives et pendant que Michel devait bouger sa langue l'autre se masturbait.

    Enfin, il le libéra et attrapa un mouchoir dans lequel il recueillit le jet d'une substance blanche et visqueuse dont Michel ignorait tout. Cette séance se reproduisit chaque matin de la semaine et chaque matin Michel se sentait de plus en plus dévasté. Cette semaine se répéta l'année suivante puis la suivante encore jusqu'au jour où il eu la force et le courage de dire "Stop ! Moi aussi je peux parler !"

    Si les actes cessèrent ce jour là, les blessures profondes restèrent grandes ouvertes...

   Michel réintégra sa prison qui se fit forteresse... Il fut désormais incapable bien qu'il tomba régulièrement amoureux d'une petite camarade, de parler, de jouer ou même de regarder une fille dans les yeux... A la moindre allusion aux choses de l'amour il devenait écarlate et pour combler le tout ses copains finirent par sous entendre que s'il n'aimait pas les filles c'est que sans doute il préférait les garçons. Ce fut un choc ! A son calvaire venait s'ajouter la peur de devenir un jour homosexuel.

   Son enfance était morte à huit ans, il n'aurait pas d'adolescence... Il plaisait aux filles mais celles ci finissaient toujours par se moquer de lui et de sa... timidité. Elles en parlaient entre elles puis avec les garçons qui le traitèrent de puceau ! Ca le faisait presque rire, lui qui passait de longues heures à pleurer.

   L'année de ses 17 ans son oncle mourut dans un accident de voiture. Il refusa d'assister aux obsèques prétextant des maux de têtes si puissants qu'il en vomissait. Ce fut un soulagement, à défaut de pouvoir la dire il vomissait son histoire... Enfin il sortit de sa prison après un si long enfermement qu'il du apprendre à vivre au dehors comme un forçat qui vient de purger sa peine.

   Il s'engagea dans l'armée et se brula les ailes à tout ce qui brule, il fuma tout ce qui se fume et bu tout ce qui se boit... Alors les soirs d'ivresse il choisissait des filles de la rue, les plus laides, celles qui donnaient leur corps contre une douche et un vrai lit. A vingt ans il ne connaissait rien aux femmes, il se soulageait sans se soucier de ce qu'elles pouvaient ressentir, comme une vengeance improbable.

   Un jour il fit la connaissance d'une jeune et jolie femme. Il tomba très vite amoureux... Avec une infinie patience elle lui apprit les gestes et la carte du tendre, elle lui enseigna le bonheur de rendre une femme heureuse et ce fut le paradis... Enfin il se sentait libre et heureux, il était un homme et ne permettrait à personne désormais d'en douter. Il l'épousa, étudia le droit et devint magistrat.

   Cette nuit il s'était laissé surprendre par une profonde déprime et, sans y réfléchir, lui qui n'avait jamais parlé à quiconque, comme un automate, avait composé le 17... C'était une nuit d'hiver particulièrement calme. Nous étions deux à assurer la veille, mais à aucun moment le moindre appel ne vint interrompre son récit. Après 25 années de mariage l'amour s'était envolé et il s'était rendu compte que tout au long de sa carrière il avait sans cesse tenté d'exorciser des fantômes qu'il avait crus disparus à jamais. Des fantômes qui l'avaient hanté aujourd'hui plus que jamais... Tout au long de son récit que j'avais ponctué tant bien que mal de quelques mots maladroits il avait gardé un calme impressionnant qui contrastait étrangement avec le caractère dramatique de cette histoire. Lorsqu'il eut vidé son sac, alors qu'il se lançait dans un flot de remerciements je sentis ses mots se coincer dans sa gorge puis il explosa et se mit à pleurer comme jamais il n'avait pu le faire depuis bientôt 40 ans. Il pleura de manière convulsive pendant un quart d'heure au téléphone puis finit par se calmer enfin... Il reprit ses esprits puis me demanda mon nom et s'il pouvait me rappeler plus tard sur mon téléphone personnel. Je lui ai donné ce qu'il voulait, il m'assura que tout allait bien et qu'il pouvait désormais écrire le mot fin au bas de la page. Il raccrocha et ne m'a jamais rappelé.

Loran


Tag(s) : #Histoires courtes

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