Lézardes et murmures

à Yvette Godard...                                                        


J'exerce une profession peu commune qui m'offre 3 fois par semaines 11 heures consécutives de nuit de veille en haut d'une tour de verre... Sur mes écrans pas d'avions, de trains ou de navires... juste des hommes, des femmes ou des enfants... Des humains en détresse.

Vous avez mal aux dents et ne trouvez pas de dentiste à 02h00 du matin ?
Votre chienne est en train de mettre bas et vous ne savez pas vous y prendre ?
Votre femme vous trompe ?
Vous venez de vous tirer une balle dans la tête et vous avez des regrets ?
On est en train de braquer la banque qui se trouve de l'autre côté de la rue ?
Vous avez découvert un cadavre sans tête dans votre jardin ?
Vous êtes un dangereux psychotique et vous avez oublié votre traitement ?
Vous voulez être ministre des affaires étrangères ?
Votre conjoint vous fait subir des violences conjugales ?
Vous voulez parler à quelqu'un juste avant de vous suicider ?
Votre petit ami vous à quitté et vous avez envie d'en parler ?
Vous êtes aux toilettes d'une bijouterie et vous assistez en direct à une prise d'otages. ?
Votre voisin est un dangereux terroriste ?
Votre mari vient de jeter sa belle mère du haut de la falaise ?
Vous venez d'étrangler vos deux enfants ?
Vous êtes complètement schyzo ou parano ?
Vous cherchez la définition d'un mot et n'avez pas de dictionnaire ?

Alors, faites comme eux, composez le 17 ou le 112, je suis celui qu'il vous faut.........

Qui ne connait pas la voix rauque de Macha Béranger qui pendant 29 années sur France Inter, sans discontinuer, à répondu aux psychoses des noctambules insomniaques ? Et bien vous y ètes... certaines nuits, Macha c'est moi... Mais une Macha militaire, qui vous envoie les flics, ou les pompiers ou les pompes funèbres et parfois les trois ensembles... Je suis le confesseur, le confident, le consolateur, l'accoucheur... Je suis le con de service, le défouloir d'épaves imbibées, une voix, une oreille dans la profondeur de la nuit funeste d'une société à la dérive...

Ce soir j'ai une pensée pour Yvette qui me téléphonait toutes mes nuits de veille entre 03h00 et 05h00 du matin... Yvette dont je ne connais que la voix, cette voix qui me revient de temps en temps, sans amertume, sans reproches... Yvette avait fait la guerre, grande résistante... Yvette était vieille et si loin de ses enfants... Yvette était insomniaque... Yvette avait besoin de me raconter sa vie entre 3 et 5 et savait s'effacer quand l'actualité, quand l'évènement l'exigeait... Yvette, 78 ans, avait bon pied bon oeil et toute sa tête... Nous avons passé des heures à philosopher, à politiser, à poétiser sur l'enregistreur de conversations...

Puis un jour, un "décideur" est allé la voir, elle et sa légion d'honneur, pour la prier de ne plus utiliser le numéro d'urgences pour raconter sa vie... Alors Yvette, disciplinée nous à adressé une jolie lettre de remerciements pour ces heures passées au téléphone, elle nous a offert un bouquin sur le jargon des métiers avec une jolie dédicace à ses poètes de la nuit. Puis, n'ayant plus personne à qui parler de ses nuits blanches, elle est allée raconter sa vie une dernière fois, mais aux poissons, après s'être envolée du pont qui enjambe le fleuve.... Paix à son âme...

Loran

Lun 18 jan 2010 13 commentaires
Il y a quelques mois cette note m'avait ramené à la réalité de la vie..........:(
Diane - le 29/01/2009 à 19h37
Quand j'étais petite, on nous a fait lire à l'école l'histoire "The Sniper" de l'Irlandais Liam O'Flaherty. C'était ma première expérience de ce genre d'histoire courte où se mélange humour et drame et dont la chute te laisse, pendant un long long moment, face à un silence inattendu -- trois points de suspension suivis de trois points d'interrogation. Ce genre de récit qui t'attire comme un aimant : Tu as déjà lu l'histoire une dizaine de fois, mais tu ne peux t'empêcher d'y revenir une fois de plus pour te faire frapper par la beauté affligeante d'un triste dénouement ... tragique et cruel... pour goûter à une histoire lourde de sens et prendre conscience que la vie n'est pas toujours une plaisanterie. J'ai déjà lu l'histoire d'Yvette une dizaine de fois et je ne peux m'empêcher d'y revenir. ( ... ???)
Patricia - le 05/02/2009 à 10h24
c'est trista...que dans notre société égoïste, une dame âgée mais pas débile, n'aie personne à qui parler...
C'est triste qu'un décideur sans âme aie choisi de la priver de cette si précieuse écoute...
c'est triste...et pourtant, la solitude est présente partout autour de nous...
ce qu'elle vous a raconté, pourquoi ne pas l'écrire...toute vie mérite l'attention...
je suis triste...mon second prénom est Yvette...
à bientôt...et gardez précieusement votre don d'écoute, il est hautement précieux !!
la cotentine - le 03/05/2009 à 16h44
Cette histoire est bien triste ! Bonne nuit Nathalie
nathalie - le 05/05/2009 à 23h36
Bonjour Loran, la fin de cette histoire est très triste mais je découvre aussi un art dans ton écriture, des belles expressions pour nous en parler de la réalité des Psychoses des noctambules insomniaques, et des gens qui sont tristes et seuls ; le suicide est toujours la chose qui nous guette et nous incite à le suivre, à l’aimer pour la délivrance, la grande délivrance, comme le bonheur est étouffé par la cruauté de la vie, et comme le cœur n’a plus besoin de braver les chemins obscurs où il n’y a personne qui pourra les éclairer, il devient alors faible et c’est ainsi qu’il préfère la mort.
Je te souhaite un bon mercredi, et à très bientôt
Samia+Nasr - le 06/05/2009 à 14h19
Coucou Loran
c'est triste pour cette dame, mais je dirai encore plus pour l'imbécile de décideur, qui n'a rien compris à ses appels......
bon aprèm
bisous
Morgane - le 06/05/2009 à 15h05
J'espère que malgré la disparition d'Yvette, vous continuez à lui parler, chaque nuit.
LUEUR - le 08/05/2009 à 00h42
Je suis au fond du sac... je t'appelle – excellent - Merci
jms - le 08/05/2009 à 12h25
Vous étiez prédisposé à écouter :)

bises
claudia - le 09/05/2009 à 20h09
Votre texte me touche car j'exerce une profession qui, sans être militaire, me permet de soigner les corps et les âmes en détresse, ou sinon de soigner de leur offrir un peu de répit ou de sourires pour apaiser les plaies de tous genres...
Votre texte m'a arraché des larmes mais aussi des larmes de bonheur à la pensée de savoir que vous avez, au crépuscule de sa vie, offert à cette dame âgée de longs moments de réconfort et peut-être plus de bonheur qu'elle n'en avait jamais eu, et pour tout cela je salue la grandeur de votre coeur...
Malgré son envol, elle est encore vivante au travers de vos mots et de votre coeur...
Loukristie - le 08/11/2009 à 12h52
Merci beaucoup, je pense souvent  à elle...
Loran